Salah Karker : Histoire d’une figure de l’opposition tunisienne

Pour connaître l’Homme, il faut revenir une dizaine d’années en arrière.

Qui est Salah Karker ?

Economiste, universitaire et ancien syndicaliste, il fut un farouche opposant politique au dictateur Ben Ali. Et quand on le renvoyait à la dénomination d’« islamiste », il répondait simplement qu’il était «tunisien, musulman pratiquant, démocrate, prônant la séparation de l’Etat et de la religion.»

De 1981 à 1988.

C’est en 1981 qu’il fonde le MIT – Mouvement de la Tendance Islamique – avec Rached Ghannouchi [l’actuel président du Parti d’Ennahdha en Tunisie]. Un mouvement [Aujourd’hui connu sous le nom du Parti d’Ennahdha] qui est réprimé rapidement par le pouvoir de l’époque sous la présidence d’Habib Bourguiba. Beaucoup des membres dirigeants du mouvement sont alors arrêtés dès sa création.

Dans la même année, il est condamné à dix ans de prison – pour appartenance à un mouvement islamiste non reconnu – et ne sera libéré qu’en 1984, suite à une amnistie générale de Bourguiba en faveur de tous les prisonniers politiques. Il reprend dès lors ses activités politiques et le MTI devient la principale opposition face au régime de Bourguiba en déclin.

La répression policière reprend en 1987 et après l’avoir gracié, Bourguiba le condamne cette fois ci à mort par contumace pour complot. Cette même année Rached Ghannouchi est emprisonné mais les militants du MTI ne restent pas sans réactions, c’est Salah Karker qui reprendra la présidence du mouvement. Le 23 avril 1987, une grande manifestation réunira même quelques milliers de symphatisants dans les rues de Tunis. Le lendemain beaucoup d’entre eux seront arrêtés et  inculpés de complot contre l’Etat, le régime ne voulant alors plus rien entendre.

Et quand le 5 mai 1987, Ben Ali est nommé ministre d’Etat par un Bourguiba à moitié suffoquant et ne se doutant pas qu’un coup d’état se prépare, le Conseil national de sécurité américain de l’époque se positionne en faveur de ce militaire pro-occidental.

Désormais la route vers le pouvoir est libre pour Ben Ali et ce sera le début d’une dictature des plus difficiles.

Arrivée en France et début du calvaire.

Salah Karker passera quelques mois dans la clandestinité en Tunisie avant de fuir pour l’étranger. Exilé d’abord à Londres, puis à Paris, il obtient sans difficulté le statut de réfugié politique en 1988.

Coup de théâtre! Le 11 octobre 1993, il voit les fonctionnaires de la police française débarquer chez lui et on lui annonce que le ministre de l’intérieur, Charles Pasqua, vient de prendre la décision de l’expulser en urgence. Etant réfugié politique tunisien, et ne pouvant donc pas se faire expulser vers un pays où sa sécurité reste menacée, le gouvernement français décide de l’assigner à résidence.

C’est alors le début d’une longue succession de résidences surveillées en France. D’abord sur l’île d’Ouessant, puis à Brest, puis à St Julien Chapteuil, à Cayres et enfin à Digne-les-Bains (Alpes de Hautes Provence).

Le 8 octobre 1996, Salah Karker décide d’entamer une grève de la faim « illimitée ». Il réclame alors – chose qui n’a jamais été faite – qu’on lui communique les faits qui lui sont reprochés et sa présentation devant la justice.

Prisonnier dans une chambre d’hôtel pendant plus d’une dizaine d’années, il répond aux journalistes qui viennent de temps à autres l’interviewer : «Avant d’être une humiliation pour moi, c’est une humiliation pour les principes en vigueur dans ce pays.»

Rien ne lui a jamais été ouvertement et officiellement reproché, pas de preuves, pas d’accusation claires et fondées, rien! Son avocat, Me Jean-Daniel Dechezelles, a d’ailleurs longtemps décrit l’absurdité de la situation : «Si on abroge maintenant, on reconnaît implicitement qu’on l’assignait abusivement depuis plus de neuf ans. C’est un scandale juridique, un non-sens politique et un coût extravagant pour le contribuable. L’Etat n’annule jamais ses propres décisions. Ce serait reconnaître que la France a pris un jour une décision inique sur le plan juridique et des droits de l’homme»

Mais Salah Karker n’a jamais lâché prise et ne s’est jamais résigné du sort qu’on lui a infligé. Il a lutté, pacifiquement, du mieux qu’il le pouvait, et il a tenu bon.

Une nuit en Haute-Loire, il a marché pendant 35 kms suivi de près par les agents de police. Ça n’a pas servi. Il a fait la grève de la faim, 30 jours, en 1997, à Digne. Ça n’a pas marché. Il est parti rejoindre sa famille à Eaubonne (Val-d’Oise), en 1998. On l’a arrêté. Le tribunal correctionnel de Pontoise lui a requis six mois de prison avec sursis. Sans aucune explication.

Pourtant beaucoup le soutiennent au-delà de ses proches et de ses amis: Danielle Mitterrand, José Bové, la Ligue des droits de l’homme, Amnesty International. Pour lui tout est clair. Il dit souvent que les décisions prises à son encontre sont issues d’«un accord confidentiel entre les deux palais – l’Elysée et Carthage. Que toute cette histoire dépasse sa petite cervelle et que ce sont ces rapports de force qui le broient comme une pâte.»

La famille a pourtant multiplié les recours devant le Conseil d’Etat, la Cour de cassation, la Commission des droits de l’homme des Nations Unies. Sans succès. Tout au long de ces années, Salah Karker est resté dans une zone grise du droit: assigné à résidence sans être sous le coup de la moindre procédure judiciaire.

Le Jour où sa vie a basculé.

C’est dans la nuit du 15 janvier 2005, que sa vie va bousculer à jamais.

Il est victime d’un grave accident cérébral, seul dans sa chambre. Et l’imaginable se produit, les secours n’arrivent que le lendemain matin. L’hémorragie a comprimé le cerveau. Un mois de coma. Une faute grave de conséquence puisqu’elle lui laissera de lourdes séquelles. Pendant quelque temps, il perd même la mémoire.

Après 6 mois de rééducation spécialisée, Salah Karker reste invalide et depuis 2005, il décide de passer outre son assignation à résidence et de rejoindre sa famille dans la région parisienne. Il vit ces années très difficilement et en souffre terriblement.

Quand bien même on ôte la liberté d’un homme, il est impossible de lui ôter sa conscience. Lui qui a toujours pris la plume pour s’exprimer ne peut depuis, ni lire, ni écrire.

Après un long combat pour la vie, entouré de ses proches et avec le soutien incommensurable de la famille, des visites des connaissances et amis, venus parfois de très loin, rendre visite à un héros, il commence à se remettre petit à petit de son accident.

Comble de son histoire, Salah Karker n’a pendant toutes ces années ni eu de carte de séjour ni revenus, à part l’aide médicale d’Etat qui prend en charge ses soins. Le couple a pu vivre pendant ces longues années grâce aux dons de leurs enfants et au RSA de sa femme, à qui la France a refusé la nationalité au motif qu’elle vit de prestations sociales et qu’elle soutient «les théories développées par son époux».

Soulagement, son assignation à résidence ne sera levée qu’en octobre 2011.

Un accueil libre et des adieux douloureux mais dignes.

Il rentrera en Tunisie le 19 Juin 2012, un an et demi après la révolution tunisienne et vingt-trois années après sa fuite clandestine. Il sera accueilli par des milliers de tunisiens à l’aéroport et foulera la terre de sa patrie, libre, fier et la tête haute. Invité d’honneur au congrès du Parti d’Ennahdha en juillet, il assistera tout de même à la  reconnaissance officielle du mouvement, devenu parti, pour lequel il a tout sacrifié.

C’est le 18 octobre 2012, après un second incident vasculaire cérébral et après quelques semaines de coma qu’il s’éteint, à l’hôpital, entouré de ses proches.

Son combat, sa vie et son histoire sonnent aujourd’hui comme un exemple de résistance à l’injustice.

Salah Karker a porté vaillamment ses valeurs, a patienté devant l’adversité et a accepté avec humilité les épreuves, aussi douloureuses furent-elles.

Le 18 octobre 2012, signe la fin « symbolique » d’un Grand Homme certes, mais le début d’une belle leçon de vie pour celles et ceux que son histoire a inspiré, inspire et inspirera.

Inna Lillahi Wa Inna Ilayhi Raji3oun.

Qu’Allah lui fasse miséricorde et qu’il lui inscrive son dévouement, parmi les actions qui l’amèneront au plus haut degré du Paradis.

A un Grand Homme,

Mes sincères hommages.

K.

Sources : AFP – Libération – Nawaat

Cet article a été publié dans Havre de savoir le 20 octobre 2012

Commentaires (1)

1 Réponses à Salah Karker : Histoire d’une figure de l’opposition tunisienne

  1. mouldi azaiz gharbi

    on 21 octobre 2012 at 21 h 21 min - Répondre

    اللاهم ارحم اخي الشيخ صالح كركر برحمتك الواسعة و ارزق اهله جميل الصبر و السلوان……انا لله وانا اليه راجون…….

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