La Turquie et son combat pour la démocratie

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Je ne vis que depuis un an en Turquie, et il est vrai que vivre dans ce pays et l’observer depuis la France ce n’est pas la même chose. Je suis d’origine turque et je connais les coutumes, la religion  et les tabous de ce peuple, néanmoins j’ai eu du mal car j’ai dû me faire à de nouvelles habitudes.  Un jour je me suis rendue compte que je m’étais habituée ; une fois à l’étranger ce pays me manquait, le système moins rigide que la France ne me posait plus problème, je m’y adaptais.

Hier soir lorsque j’ai appris  « la tentative de coup d’état » sur les coups de 22h, j’étais comme d’habitude chez moi en train de boire mon thé turc et je discutais avec ma maman. Ma sœur allait au travail le lendemain et se préparait pour aller se coucher. Elle est arrivée de sa chambre en hâte en disant que le pont de « Boğazici » avait été bloqué par des militaires turcs. Nous avons allumé la télévision et c’était bien vrai : alors qu’on ne comprenait pas réellement ce qui était en train de se passer, des messages circulaient de tout bord et les réseaux sociaux abondaient d’informations justes et fausses. Puis nous avons malencontreusement appris que c’était une tentative de coup d’état.

Pour ceux qui ne le savent pas, la Turquie a déjà été témoin de quatre coups d’État : alors qu’en 1960 et 1980, les militaires se sont emparés du pouvoir, en 1971 et 1997, suite à des pressions militaires, l’État a été obligé de quitter son mandat. Le peuple turc ne voulait pas revivre ces années-là, où l’état d’urgence et le couvre-feu emprisonnaient le peuple « sous un toit ».

Dans la suite de la soirée, nous apprenons que les militaires se sont emparés également de la chaîne télévisée nationale « TRT ». Alors que, sur cette chaîne, l’émission précédente tourne en boucle, tout d’un coup la demoiselle qui présente les infos apparaît, elle est en train de lire un texte que l’on lui a fourni, qu’elle répétera plusieurs fois. Nous pouvons comprendre, par son comportement corporel, qu’elle est stressée : elle est très rigide, de la sueur coule de son front et la peur s’est emparée de sa voix ferme. Mais elle garde son sang-froid.

Puis le Premier Ministre annonce que c’est réellement une tentative de coup d’État et que ceux qui sont à la tête de cette terreur, dans les rues d’Istanbul et Ankara, sont les disciples de Fetullah Gülen. Depuis 2013, l’État se bat fermement contre ce groupuscule de terreur qui s’est infiltré dans toutes les structures gouvernementales. Le leader de ce groupe vit aux États-Unis et dirige ses disciples à travers le monde de là où il est. Alors que ce groupuscule se présentait comme un groupe religieux et innocent, dès 2013, le gouvernement va remarquer qu’il s’est emparé de plusieurs structures décisionnelles et sert les intérêts de son leader. Je tiens à souligner que ceux qui ont voulu réaliser ce coup d’État ne représentent en aucun la force armée turque mais, au contraire, seulement un petit groupe de disciples de Fetullah Gülen. D’ailleurs, ces putschistes en question ont pris en otage le chef d’état major de la défense le soir-même qui ne sera libéré que le lendemain.

Nous étions donc abasourdi sur nos canapés sans savoir quoi faire, personne ne savait, du moins dans mon entourage, où était le Président de la République, Recep Tayyip Erdogan. Nous savions simplement qu’il était en vacances en Turquie. Certains ont fait croire qu’il s’était sauvé en Iran. Puis tout d’un coup, Erdogan est apparu sur une chaîne télévisée : il confirme la tentative de coup d’état. Il va ainsi demander au peuple turc de protéger ses rues, « sous-entendu son pays », et annonce qu’il sera au côté de son peuple. Nous apprenons plus tard dans la soirée qu’il était à Maramaris et que, dès qu’il a quitté son hôtel pour venir à Istanbul, le bâtiment a été bombardé.

En Turquie, durant les précédents coups d’état, le peuple n’avait rien pu faire : il avait été obligé d’être le spectateur de son destin. C’est pourquoi, hier, ce même peuple voulait prendre son destin en main et faire de cette lutte une lutte populaire contre ces putschistes qui nient la démocratie et veulent imposer leur diktat. Je tiens à préciser que le gouvernement en place a été de nouveau choisi au suffrage universel direct en Novembre 2015, en remportant 49,50% des voix. De plus, le soir même, les deux grands partis d’opposition ont annoncé leur soutien au gouvernement et ont banni le coup d’état.

J’étais également dans les rues, l’âme du peuple était là et c’était impressionnant. Dans tous les lieux qui avaient été bloqués par les putschistes, de grands chars militaires se postaient et dans certains cas tiraient sur le peuple. Il fallait absolument libérer ces lieux qui sont, de manière générale, des gendarmeries ou des postes de police. Des bombes ont explosé, l’une notamment près de la grande mosquée de la Présidence ; deux autres ont été lancées sur la Grande Assemblée Nationale de Turquie. J’ai vu brûler le principal poste de police d’Ankara ; des F-16 volaient aux-dessus de nos têtes mais le peuple est resté jusqu’au matin afin de libérer ses rues et  protéger la souveraineté de l’État

Le bilan aujourd’hui est de 161 morts et 1440 blessés. Que leurs âmes reposent en paix. Le lendemain, nous avons appris que, dans toute l’Europe, des manifestations ont été réalisées contre cette tentative de coup d’état et, au moment où je suis en train d’écrire cet article, de nombreuses personnes remplissent les places des grandes villes européennes. Les pays arabes et musulmans manifestent également dans les rues pour annoncer qu’ils sont aux côtés du peuple turc et contre le coup d’état. Erdogan est un grand leader dans ces territoires et mérite d’être soutenu. C’est l’un des seuls leaders qui, aujourd’hui, donne espoir. Lorsqu’on voit l’État du Moyen-Orient et l’insouciance des « Grands », ceci peut sembler compréhensible.

Cette nuit les manifestations vont continuer et les rues vont à nouveau déborder de peuple, au nom de la démocratie, au nom de la liberté individuelle, au nom de tous ces sentiments nationaux qui unissent le peuple au nom d’une même lutte, le peuple dira : « On est là et on prend notre destin en mains ».

Sumeyye Gedikoglu

Cet article a été publié dans Havre de savoir le 17 juillet 2016

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