La notion de l’alliance et du désaveu « al-wala wal-bara »

La notion de l’alliance et du désaveu intervient souvent dans les débats dans le milieu de certains jeunes musulmans. Certains en font même un élément fondamental de la foi musulmane sur la base duquel on détermine la croyance ou l’incroyance d’un individu. Certains vont jusqu’à donner à cette notion le nom de « aqidat al-wala wal bara » (le crédo de l’alliance et du désaveu) excommuniant quiconque contredirait cette « ‘aqida » (crédo).

Cette notion a une conséquence certaine sur l’unité des musulmans et sur le vivre ensemble au sein d’une société à majorité non-musulmane. Il est donc indispensable d’apporter des éclaircissements afin d’éviter les dérives aux conséquences particulièrement graves que peut provoquer la compréhension erronée de cette notion.

Le désaveu (al-bara) :

Le désaveu « al-bara » intervient dans les textes selon deux sens.

Premièrement : au sens dogmatique. Il signifie ici le désaveu de l’incroyance et de l’idolâtrie. C’est dans ce sens qu’il est utilisé dans les versets : « Je désavoue ce que vous lui associez »[1] (6 : 19) et « Je désavoue ce que vous adorez »[2] (43 : 26).

Deuxièmement : au sens pratique. Il signifie ici :

– Ne pas endosser la responsabilité de l’action d’autrui. C’est dans ce sens que Dieu dit : « Mais s’ils te désobéissent, dis-leur : « Je ne suis pas responsable de ce que vous faites »»[3] (26 : 216).

– L’annulation d’un accord conclu. C’est dans ce sens que Dieu dit : « Désaveu de la part de Dieu et de Son Messager à l’égard des associateurs avec qui vous avez conclu un pacte »[4] (9 : 1). Le désaveu signifie ici l’annulation du pacte conclu avec les associateurs, or ceci est soumis aux règles du droit musulman et ne relève pas du domaine de la foi.

L’alliance « al-wala » (ou « al-mouwalat) :

Au sens littéral, le terme « wala » ou « mouwalat » est au sens de l’amour (al-houb) et du soutien (an-nousra).

Certains textes interdisant d’une manière indéfinie toute alliance avec les non-musulmans tel que le verset : « Ô vous qui avez cru ! Ne prenez pas pour alliés les juifs et les chrétiens »[5] (5 : 51). Mais d’autres textes ont limité la portée indéfinie de l’interdiction d’alliance entre les musulmans et les non-musulmans en précisant deux éléments qualificatifs (qayd) ou restrictions :

– Le fait que les non-musulmans soient en guerre contre les musulmans : C’est dans ce sens que Dieu dit : « Dieu vous défend seulement de prendre pour alliés ceux qui vous ont combattus pour la religion, chassés de vos demeures et ont aidé à votre expulsion»[6] (60 : 9)

« Ô vous qui avez cru ! Ne prenez pas pour alliés Mon ennemi et le vôtre, leur offrant l’amitié, alors qu’ils ont nié ce qui vous est parvenu de la vérité. Ils expulsent le Messager et vous-mêmes parce que vous croyez en Dieu »[7] (60 : 1)

 « Tu ne trouveras pas, parmi les gens qui croient en Dieu et au Jour Dernier, qui prennent pour amis ceux qui s’insurgent contre Dieu et Son Messager »[8] (58 : 22). Il s’agit dans ce verset de ceux qui « s’insurgent contre Dieu et Son Messager » et non pas, d’une manière absolue, de toute personne qui a choisi de ne pas avoir foi en Dieu. Le mot arabe (haad-da) traduit ici par « s’insurgent contre » signifie dans ce verset combattre, opprimer et persécuter toute personne croyante.

– L’alliance des non-musulmans est dirigée contre les musulmans. Il ne s’agit pas d’un simple soutien aux non-musulmans : C’est dans ce sens que Dieu dit : « Que les croyants ne prennent pas pour alliés les incroyants au détriment des croyants»[9] (3 : 28), « Ô vous qui avez cru ! ne prenez pas pour alliés les incroyants au détriment des croyants »[10] (4 : 144)

Dans son livre « Al-‘alaqat ad-douwaliyya fil-islam » (Les relations internationales en islam), cheikh wahba az-Zouhayli écrit : « L’interdiction de s’allier aux non musulmans ne signifie nullement l’interdiction de toute forme de pacification ou de bienfaisance à leur égard. L’alliance interdite est au sens de les prendre pour alliés pour triompher de sa propre nation, en se soumettant complètement à eux et en espionnant les musulmans »[11].

Ainsi, l’alliance interdite est l’alliance définie par les deux éléments restrictifs mentionnés. Pour preuve :

– Certaines formes d’alliance sont unanimement permises avec le non-musulman pacifique. En effet, le musulman aime son épouse même si celle-ci est non musulmane. Dieu dit : « Et parmi Ses signes, c’est d’avoir créé de vous et pour vous des épouses afin que vous trouviez auprès d’elles votre quiétude, et d’avoir suscité entre elles et vous amour et tendresse»[12] (30 : 21). Comment l’homme n’éprouverait pas d’amour pour son épouse ? Comment l’islam permettrait à l’homme de se marier avec une femme parmi les gens du Livre puis lui interdirait de l’aimer et interdirait les sentiments qui naissent de cette union ? Il s’agit d’un amour naturel, or, il est impossible de contrôler cet amour naturel et instinctif. Interdire cet amour reviendrait à ordonner à la personne responsable (moukallaf) un acte impossible. Or, comme le stipulent les théoriciens du droit musulman (ousouliyyoun), l’acte faisant l’objet d’une injonction doit être possible à accomplir. Par ailleurs, certains musulmans aimaient certains juifs et Dieu ne le leur a pas interdit : « Vous (les musulmans), vous les aimez, alors qu’ils ne vous aiment pas ; et vous avez foi dans le Livre tout entier. Et lorsqu’ils vous rencontrent, ils disent : « Nous croyons » ; et une fois seuls, de rage contre vous, ils se mordent les bouts des doigts »[13] (3 : 119). Mohamed Rachid Rida dit en commentant ce verset : « L’amour qu’éprouvaient les croyants pour ces juifs et ces comploteurs, et l’approbation de Dieu de ceci car il s’agit de l’effet de l’islam sur leurs âmes, ne constitue-t-il pas la preuve la plus forte que l’islam est une religion d’amour, de miséricorde et de tolérance ?! »

Le Prophète (saws) tenait extrêmement à convertir son oncle Abou Talib, mais Dieu lui dit : « Tu ne guides pas celui que tu as aimé, mais c’est dieu qui guide qui Il veut »[14] (28 : 56). « que tu as aimé » (ahbabta), conjugué au passé, c’est-à-dire que le Prophète (saws) a aimé Abou Talib, bien qu’incroyant, car cet amour est naturel. Quant au hadith : « L’être sera ressuscité avec celui qu’il aime », il s’agit de l’amour fondé sur la foi.

Par ailleurs, Safiyya, mère des croyants, que Dieu l’agrée, a donné une maison à son frère qui était juif, et ‘Omar (rad) offrit un cadeau à son frère qui était idolâtre habitant la Mecque.

– Le fait que le musulman soutienne un non-musulman est permis, et même demandé. Les évènements de la « Sira » nous démontrent que le Prophète (saws) a conclu des pactes avec des non-musulmans en vertu desquels ils se devaient un soutien mutuel. Le pacte qu’il conclut avec les juifs de Médine stipulait : « Le soutien est assuré à tous ceux qui nous rejoignent parmi les juifs », « Musulmans et juifs s’entraident pour repousser quiconque attaquerait Yathrib (Médine). De même, le pacte qu’il conclut avec la tribu de « Khouza’a » jusqu’alors, non musulmane, stipulait l’entraide et le soutien mutuel entre les deux parties. D’ailleurs la conquête de la Mecque fut une conséquence de l’application des termes de ce pacte, puisque la tribu des « Banou Bakr », alliée de Qouraysh, attaqua la tribu de « Khouza’a », alliée des musulmans.

Au retour de « at-Taïf », le Prophète (saws) entra sous la protection d’al-Mout’im ibn ‘Adiy qui était idolâtre. Lors de son émigration, il choisit un guide idolâtre : ‘Abdoullah ibn Ourayqit.

– Le verset de la sourate « l’éprouvée » (al-moumtahana) (60 : 9), indique d’une manière explicite que l’alliance interdite est limitée aux non-musulmans en guerre contre les musulmans. Cette sourate fait partie des dernières révélations concernant la notion de l’alliance, elle explique donc les autres versets dont les termes sont indéfinis (moutlaq).

– Il est notoirement connu chez les théoriciens du droit musulman que si un terme est employé dans deux textes, et qu’il est indéfini (moutlaq) dans l’un et défini (mouqayyad) dans l’autre, le terme indéfini doit être compris à la lumière du terme défini lorsque les deux textes portent à la fois sur la même prescription et la même cause. Or, la prescription ici est la même (l’interdiction de l’alliance), et la cause est la même, à savoir, l’incroyance. Par conséquent, le terme indéfini est expliqué par le terme défini, et la cause de l’interdiction est donc ‘l’incroyance en guerre contre les musulmans’ et ‘le soutien des non-musulmans contre les musulmans pendant la guerre’.

Moncef Zenati

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[1] وإنني بريء مما تشركون

[2] إنني براء مما تعبدون

[3] فإن عصوك فقل إني بريء مما تعملون

[4] براءة من الله ورسوله إلى الذين عاهدتم من المشركين

[5] يا أيها الذين ءامنوا لا تتخذوا اليهود والنصارى أولياء

[6] . إنما ينهاكم الله عن الذين قاتلوكم في الدين وأخرجوكم من دياركم وظاهروا على إخراجكم أن تولوهم

[7] يا أبها الذين ءامنوا لا تتخذوا عدوي وعدوكم أولياء تلقون إليهم بالمودة وقد كفروا بما جاءكم من الحق يخرجون الرسول وإياكم أن تؤمنوا بالله ربكم

[8] لا تجد قوما يؤمنون بالله واليوم الآخر يوادون من حاد الله ورسوله

[9] لا يتخذ المؤمنون الكافرين من دون المؤمنين

[10] يا أيها الذين ءامنوا لا تتخذوا الكافرين أولياء من دون المؤمنين

[11] – « al-‘alaqat ad-douwaliyya fil-islam » de Wahba az-Zouhayli p 96

[12] – ومن آياته أن خلق لكم من أنفسكم أزواجا لتسكنوا إليها وجعل بينكم مودة ورحمة

[13] هأنتم أولاء تحبونهم ولا يحبونكم وتؤمنون بالكتاب كله وإذا لقوكم قالوا ءامنا وإذا خلوا عضوا عليكم الأنامل من الغيظ

[14] إنك لا تهدي من أحببت

Cet article a été publié dans Havre de savoir le 5 juin 2015

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